
1808 – 1954 ‘Le Fils de Caroline Chérie’
Brigitte Bardot, une entrée en scène à contre-courant
Le film et son cadre : autre temps, autre espace
Au printemps 1954, lorsque Brigitte Bardot arrive sur le tournage du Fils de Caroline Chérie, elle a dix-neuf ans.
Le film, d’après l’œuvre de Cécil Saint Laurent, constitue le 3e volet de la saga des Caroline Chérie ; le premier volet, tourné en 1949-1950 sous la houlette du réalisateur Richard Pottier aura consacé le rang de vedette de Martine Carol… qui fera congédier Pottier pour les épisodes suivants pour cause d’incompatibilité d’humeur !
Pottier passe le relais à Devaivre, pour le deuxième volet, Un Caprice de Caroline Chérie.
Ce 2e volet, tourné trois ans plus tard, en 1952 , va conforter ce statut de star adulée des médias pour Martine Carol, et auréoler encore le zénith du jeune premier Jean-Claude Pascal, lancé par Devaivre dans ‘Alerte au Sud’, film d’aventure lui aussi au box-office des réussites cinématographiques des années des années 51-53.
Pour le 3e opus, ‘Le Fils de Caroline Chérie’, le cadre historique est différent : l’œuvre de Cecil Saint-Laurent positionne l’action en 1808, non plus en Italie, mais en Espagne au moment de la guerre napoléonienne France Espagne.
C’est un film d’action, d’histoire et d’espace, centré sur un héros, Juan d’Aranda, Jean-Claude Pascal, le fils de Caroline.
Tout fils de famille espagnole qu’il soit, ou croit être, Juan quitte sa famille, et part rejoindre la cavalerie française vers qui son instinct le tourne. Il va se retrouver prisonnier, et la jeune Pilar, sa présumée jeune sœur, va tout faire pour le retrouver et qu’il puisse s’évader.
La jeune Brigitte va porter ce rôle d’importance croissante au long du film
Une débutante parmi les chevronnés
L’épreuve des partenaires : s’imposer sans forcer
Le rôle de Pilar n’est pas simple, il doit monter en puissance pour devenir le personnage féminin principal du film. Et Brigitte Bardot est débutante.
Elle est la plus jeune de toute l’équipe de comédiens. Sa formation : la danse, pas le métier d’acteur. Elle n’a pas derrière elle l’expérience du théâtre, ni celle des plateaux lourds, ni les automatismes de métier qui structurent déjà le jeu de ses partenaires.
Face à elle, le film de Devaivre aligne une distribution solide : Jean-Claude Pascal, déjà reconnu et très identifié par le public, les deux films précédents de Devaivre, dont il est la vedette, ont conforté son aura de jeune premier ; Georges Descrières, acteur de théâtre aguerri, futur sociétaire de la Comédie Française ; Sophie Desmarets a alors 32 ans, elle a été l’élève de Jouvet, et 1er prix du Conservatoire, c’est une comédienne de théâtre reconnue, figure familière du cinéma français.
La très jolie Micheline Gary, comédienne de théâtre et de cinéma, qui a tourné avec les plus grands, et qui abandonnera sa carrière en épousant Paul Meurisse cinq ans plus tard, sera Conchita d’Aranda, la sœur aînée de Pilar, amoureuse folle de Juan, et qui entrera dans les ordres.
Magali Noël, à 22 ans, a été chanteuse de cabaret, meneuse de revue de music-hall, elle jouera le rôle de Térésa, la sauvageonne entichée de Juan, qui devient la ‘duègne’ officielle de Pilar, (très) jeune fille de famille qui en 1808 ne saurait sortir sans chaperon. Magali Noel a trois ans de plus que Brigitte Bardot et l’habitude des planches.
Michel Etcheverry, lui aussi futur sociétaire de la Comédie Française, comédien de la troupe de Jouvet, sera le padre, le prieur fanatique ; Albert Dinan, un fidèle des films de Devaivre; Jacques Dacqmine (le général de Sallanches et mari de ‘Caroline Chérie’) a déjà joué un rôle majeur dans le précédent ‘Caroline’. Même les jeunes rôles féminins secondaires sont confiés à des actrices plus expérimentées qu’elle (Pascale Roberts, Sylvie Pelayo)
Construire Pilar
Un personnage central, révélé progressivement
Dans cet ensemble très professionnel, Brigitte Bardot doit construire Pilar d’Aranda, personnage féminin central du film – et dont l’importance doit se révéler progressivement pour devenir le pivot féminin du film, aux côtés de Jean-Claude Pascal / Juan d’Aranda.
Pilar n’est ni une silhouette, ni une fonction décorative. Elle traverse tout le récit. Dans la famille d’Aranda, qui fuit l’occupation française en Espagne, elle est la très jeune sœur qui en fait va construire et réussir l’évasion de Juan.
Un personnage complexe que Brigitte Bardot va incarner avec simplicité, qui se lit jusque dans son apparence : Brigitte Bardot est ici châtain, loin du blond iconique qui contribuera plus tard à figer son image
Le personnage créé par Cecil Saint-Laurent n’est pas simple : elle se croit la sœur de Juan, l’aime sans pouvoir l’aimer, se retient, observe, protège. Elle n’est ni la séductrice, ni la rivale. Elle est en fait la constante affective du film, – et, à plusieurs reprises, son moteur d’action.
L’ombre de Caroline, Martine Carol
le dernier Caprice de ‘Caroline Chérie’
À ce défi, s’ajoute un élément singulier : l’ombre persistante de Martine Carol.
Absente à l’écran, elle reste en filigrane tout au long du film.
Le récit est structuré autour de son personnage : médaillon révélateur, portrait accroché dans le bureau du général de Sallanches, souvenir qui ressurgit jusque dans la calèche finale. Caroline Chérie est la mère invisible, la star fondatrice, celle autour de laquelle tout s’organise.
Celle aussi, qui, dans la vie cinématographique, a finalement refusé de paraître dans ce 3e épisode, après avoir tergiversé jusqu’aux premiers tours de manivelle : ce rôle de « mère », voulu par Cecil Saint Laurent, ‘l’aurait trop vieillie’ dit-elle : Martine Carole a presque 15 ans de plus que Brigitte Bardot.
Brigitte Bardot entre ainsi dans un film déjà saturé par l’image d’une autre star, Elle ne va pas chercher à la concurrencer. Elle ne se place ni en héritière, ni en opposante.
Elle va habiter simplement un tout autre registre.
Sur le tournage, cette différence est immédiatement perceptible.
Sur le vif : Collioure et la discipline du travail
Le casting est arrêté en mars 1954. Très vite, le tournage doit commencer à Collioure et Port- Vendres, en décors naturels, par l’une des scènes les plus importantes pour le film, comme pour le personnage de Pilar : la scène de l’auberge de bord de mer, qui doit décider des moyens de l’évasion de Juan, prisonnier. Descrières (le marquis de Tinteville) joue avec les sentiments de la jeune Pilar pour tenter de la séduire et de l’éloigner de Juan en même temps qu’il doit négocier l’utilisation d’une embarcation pour organiser l’évasion.
Bardot a peu de temps pour apprendre son rôle, elle travaille seule. On la voit, entre deux prises, marcher sur la plage de Collioure, ou de Port-Vendres, ( ‘Port de Vénus’, le ‘bien nommé’, comme le dit Jean-Devaivre), se réciter son texte à voix basse, donner des coups de pied dans les galets et les coquillages, concentrée, répétant encore et encore. Rien de spectaculaire, rien d’affiché. Une jeune actrice au travail. Et au travail efficacement.
Elle est accompagnée de Roger Vadim, présenté alors comme son compagnon, non comme le mari qu’il est depuis près de deux ans, et certainement pas comme impresario ou guide artistique. Vadim est là comme compagnon ‘à la ville’, pas sur les plateaux.
Bardot, elle, en toute indépendance, est seule face à son rôle, face au plateau, face à une équipe très structurée.
En dehors du tournage, sa présence ne passe pourtant pas inaperçue. Sur la plage, dans le village de Collioure, elle attire les regards et les commentaires. Les techniciens, les habitants, les pêcheurs d’anchois la remarquent.
Mais ce qui frappe n’est ni l’attitude d’une future star, ni une quelconque volonté de se mettre en scène. C’est au contraire une simplicité immédiate, une gentillesse naturelle, l’absence totale de morgue ou de caprice. Elle séduit sans le chercher, par son aisance, sa gentillesse et son naturel.
Sur le plateau, cette attitude se prolonge. Brigitte Bardot écoute beaucoup. Elle observe finement le jeu de ses partenaires, demande des indications, ajuste son propre jeu. Elle ne cherche pas à imposer sa présence, mais à trouver la justesse du personnage.
Jean Devaivre, le metteur en scène, y est attentif. Il salue son engagement réel, sa volonté d’apprendre, son sérieux, à côté de sa fraîcheur, sa sincérité. Le cocktail parfait des qualités nécessaires pour ce rôle difficile, qui aurait pu être scabreux ou ‘minaudant’. Ce que n’est jamais le jeu de BB.
Dans un film où le metteur en scène revendique un climat de travail collectif et exigeant, Brigitte Bardot s’inscrit pleinement dans cette dynamique.
Cela se traduit directement à l’écran. Pilar est un rôle délicat. La très jeune quasi-sœur ne peut pas se comporter comme une amoureuse. Elle ne peut ni rivaliser avec les autres figures féminines, ni s’abandonner à l’émotion.
Un jeu brillant, tout d’expression, et de retenue
Présence et ‘effet de sourdine’
Brigitte Bardot joue très finement cette contrainte sans jamais la forcer. Les gestes sont rares, mesurés. Le corps est tenu, droit, concentré, tout en naturel et en économie de gestes, adapté au personnage. Brigitte Bardot a une formation de danseuse, elle sait occuper l’espace sans gestes ni mouvements excessifs, comme l’appelle le personnage de Pilar.
L’émotion passe par le regard, par de légers mouvements du visage, par une tension discrète de la bouche, par une attitude et une occupation de l’espace physiquement sobre et maîtrisée, quasiment en ‘effet de sourdine’.
Dans la scène d’adieux – au début du film-, elle n’est pas pathétique, elle a l’expressivité adaptée, et retenue, une juste occupation de l’espace.
Dans les scènes d’inquiétude, elle ne surjoue pas. Dans l’épisode des pirates, lorsqu’elle agit pour sauver Juan, elle le fait sans changer de registre : même retenue, même économie, même fluidité de jeu. Pilar agit, mûrit sa présence, sans emphase
Naissance d’une signature : la rigueur derrière le naturel
portrait d’une actrice sincère, avant que le « système » ne transforme le jeu en image.
Le montage des visages de Brigitte Bardot dans le film en rend compte avec précision. On y voit une expression encore en formation, déjà très contrôlée. On y perçoit, par instants, cette moue boudeuse et fraîche qui deviendra plus tard une marque de fabrique.
Elle est là, oui – mais sans coquetterie, sans calcul, sans séduction fabriquée . Elle surgit comme un réflexe de personnage, pas comme un signe adressé au public.
Derrière tout cela, il y a le travail d’une jeune professionnelle qui s’accomplit.
Bardot sait entrer dans chaque scène avec le ton et le jeu adéquats, signe de la vraie maitrise du jeu d’un acteur : le tournage commence en mars 1954 pour Brigitte Bardot par les séquences où Pilar est déjà prise dans les événements, où le personnage de Pilar a déjà mûri.
La fuite de la famille d’Aranda, l’abandon du château, la séparation d’avec Juan, puis l’absence de nouvelles de celui-ci, capturé et emprisonné, constituent l’antériorité et la toile de fond des premières situations qu’elle aborde. Pilar est d’emblée confrontée à la perte, à l’inquiétude, à l’attente. Ces scènes, tenues, resserrées, imposent un jeu contenu, sans débordement. Brigitte Bardot les traverse sans rupture de ton, en maintenant une continuité de présence et de retenue qui s’inscrira ensuite dans tout le déroulé du film.
La capacité de notre débutante à habiter chaque scène avec une intensité exacte s’illustre à la fin du tournage dans le cadre de la Grange-Bléneau. (Seine et Marne). Il s’agit en fait du tournage de la séquence d’adieux au château d’Aranda, qui sera la première scène où apparait Bardot, au début du film. Tournée à la toute fin de la production, en septembre 1954, Bardot doit y faire naître la toute jeune Pilar encore non aguerrie, des débuts. Toute fraîche sortie de l’insouciance.
Alors même que toutes les autres scènes d’une Pilar mûrie par les événements ont déjà été tournées au printemps pour les extérieurs, et en début d’ été pour les studios, Bardot sait trouver le ton juste de cette sortie d’enfance. A 19 ans, Brigitte Bardot fait ainsi preuve d’une maîtrise totale de son jeu, sachant isoler chaque moment pour lui donner sa tonalité propre, sans laisser la chronologie du tournage interférer avec la justesse de la scène.
Le réel et l’instant,
… avant le mythe
Ce que montre Le Fils de Caroline Chérie, en 1954, c’est une Brigitte Bardot au travail, telle qu’en elle-même, avant que l’image de la vedette ne prenne le dessus. Une jeune actrice sérieuse, attentive, engagée dans son rôle, construisant Pilar face à des partenaires chevronnés, avec l’ombre d’une star absente mais omniprésente.
Dans la carrière de BB, ce moment est bref.
Très vite, l’image publique, le star system, la projection collective viendront recouvrir presque entièrement ce travail de comédienne, pour stariser, et peut-être figer le personnage dans une Ravissante Idiote, – titre du film de Molinaro avec BB, 10 ans plus tard.
Mais ici, dans ce film précis, Bardot n’est pas encore “la Bardot”.
Elle est une jeune actrice en éclosion, en train d’apprendre, de chercher la justesse, et de tenir son rôle, une présence affirmée, originale, un moment discret, mais essentiel, dans une trajectoire qui sera, au fond, étonnamment courte au regard de son impact.
Extrait des mémoires de Jean-Devaivre pour Le Fils de Caroline Chérie
« … Bravo, mes comédiens »
À la fin du tournage, Jean Devaivre cite ses interprètes et souligne les qualités de chacun.
Ses derniers mots sont pour la jeune actrice :
« Brigitte… Brigitte Bardot, a vraiment pris possession de son personnage, et m’émeut souvent. À force de volonté, de la fraîcheur de sa jeunesse. Elle est pure, spontanée. Ses gestes sont souples, pas apprêtés… elle laisse aller, se laisse aller. Elle est elle-même… Tout le contraire de ce que l’on m’avait annoncé. »
amv@Jdv 31/12/2025

